Écrire sur la science : entre la passion et le web

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📷 Ian Schneider

La société ne reconnaît pas son rôle. Les pages dédiées aux sciences dans les journaux sont rares. La formation n’existe pas et la stabilité économique n’est toujours pas garantie. Pourtant les journalistes scientifiques ont leur place dans les médias spécialisés, le web les accueille et leur réseau professionnel se construit au fur et à mesure des années.

Certains ont la chance de travailler dans un domaine qui leur plaît. Mais il arrive que les gens soient confrontés à une réalité où ils ne peuvent pas se dédier à leur passion, du moins pas sans beaucoup de courage pour y parvenir. Pour le journaliste scientifique ce n’est pas différent. Dans ce domaine, aimer la science est un pré-requis. Avec le peu d’espace que les médias généralistes consacrent à la recherche et le manque de formations en rapport avec la communication scientifique, se lancer là dedans – à long terme – demande de la passion. En Belgique, l’Association belge des journalistes scientifiques (ABJS) compte environ quarante membres. Un petit nombre pour un pays dont la capitale est aussi la capitale des chercheurs. Sans l’appui d’une spécialisation, le journaliste scientifique est son propre maître. Sa spécificité ? Une curiosité incessante.

Le curieux

La curiosité a un rôle primordial dans la carrière d’un journaliste. « Un enfant est curieux et normalement ça se perd un peu, mais un journaliste scientifique doit être curieux tout le temps. » Christel Buelens est co-président de l’ABJSC. Scientifique dans le domaine de l’Immunologie, les opportunités dans la vulgarisation scientifique sont apparues petit à petit sur son chemin, jusqu’au poste de Rédactrice en chef dans le Fond national de recherche scientifique où elle a travaillé pendant neuf ans. La curiosité est le moteur qui permet au journaliste de chercher l’information, mais ça va plus loin que ça. La science étant un sujet complexe, le journaliste dit scientifique doit chercher au delà du simple fait actuel. Il va essayer de comprendre le sujet dans sa globalité. « C’est vrai qu’à partir du moment où tu as cette curiosité et cette envie d’aller plus loin, il est certain que tu as de l’intérêt pour la science, et puis, ça te donne suffisamment d’informations pour expliciter tes propos ». Plus le journaliste comprend le travail du chercheur, plus il sera capable de l’expliquer à son lecteur, et traduire de manière simple, les différents concepts scientifiques, et en quoi ces concepts nous concernent. Un rôle très important donc. « Et finalement c’est ça qui est bien avec le journalisme scientifique, le fait de remettre cette petite recherche très pointue dans un ensemble. Car il n’est pas toujours évident de voir l’ensemble. C’est pour ça que j’ai l’impression que les journalistes finissent par se spécialiser dans quelque chose, même s’ils aiment sortir de leur spécialité. »

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📷 Priscilla Du Preez

Un manque de demande ou un manque d’offre ?

Mais est-ce qu’un journaliste passionné peut aussi intéresser ses lecteurs ? Le manque de contenu scientifique dans les grands titres de la presse généraliste est-il la cause d’un désintérêt du public ? « C’est manquant mais… Est-ce qu’on n’en fait pas parce qu’il n’y a pas de demande, où c’est parce qu’on ne le fait pas qu’il n’y a pas de demande ? Les gens ne s’intéressent pas alors les éditeurs de journaux se disent que ce n’est pas la peine. Alors, comme ils ne le font pas, les gens ne sont pas habitués. » dit Christel. Selon elle, il suffit de tirer les gens vers le haut, car les moyens sont là, mais c’est la volonté qui manque. « Il faut une volonté de mettre la science en avant et ce n’est pas cette volonté qui est mise en place pour le moment. Pas que pour la science d’ailleurs, mais histoire de tirer les gens vers le haut. » Une affirmation qui rappel E.B. White lorsqu’il dit : « Un écrivain doit se préoccuper de ce qu’absorbe sa fantaisie, de ce qui agite son cœur, et y préparer sa machine à écrire. […] un écrivain a le devoir d’être bon, pas paresseux ; vrai, pas faux ; animé, pas morne ; exact, pas plein d’erreurs. Il doit avoir la tendance à tirer les gens vers le haut, pas vers le bas. » Dans une société où on est conditionné à répondre à une demande, et où trouver de la stabilité devient un défi, écrire sur les sujets qu’on aime est nécessaire, et constitue aussi un acte de courage.

À la passion et à la curiosité s’ajoutent dans les qualités du journaliste scientifique la volonté de vaincre les difficultés et l’envie de transmettre quelque chose qu’il croît être important. Si les opportunités ne sont pas dans la presse généraliste, elles sont ailleurs. « La culture scientifique n’est pas évidente non plus, mais il y a de plus en plus des choses qui se font » raconte Christel. Journalistes et lecteurs passionnés par les sciences se retrouvent dans la presse spécialisée, que ça soit dans les magazines ou sur le web, sur des blogs ou encore grâce aux réseaux sociaux (comme les fameux youtubeurs).

Camille Strassart est journaliste freelance. Elle a déjà écrit pour des magazines comme  Athena, Imagine demain le monde et le webzine Daily Science. Pour elle, la demande existe et le lecteur intéressé va chercher l’information où il sait la trouver.  « Je pense qu’il y a une demande. Les gens qui s’intéressent à la science se dirigent vers la presse spécialisée. » Le journaliste aussi va trouver du travail de cette manière. « Personnellement, j’ai trouvé plus simple comme ça [construire une carrière dans la presse spécialisée]. Il y a aussi la possibilité d’écrire des articles pour un titre généraliste, même si c’est de temps en temps. Il est rare de trouver une information scientifique dans un journal comme Le Soir et La Libre, du coup c’est plus compliqué de gagner de l’argent au jour le jour ». En tant que freelance, sa spécialité en journalisme scientifique est, en réalité, un atout. « Vu qu’il n’y en a pas beaucoup, je trouve plus facilement des piges en tant que journaliste scientifique freelance que comme journaliste généraliste, car là il y en a beaucoup plus. Maintenant il faut reconnaître qu’en étant freelance tu gagnes moins d’argent, c’est beaucoup plus précaire. »

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📷 Kaitlyn Baker

Les possibilités du web

Le web permet la rencontre de personnes qui ont les mêmes centres d’intérêt, et dans le cas de la vulgarisation scientifique, ces possibilités permettent une meilleure compréhension du sujet. Quand on parle de sciences, les images, les infographies et l’animation enrichissent le texte et rendent l’information plus intéressante et plus facile à comprendre. Et pour le journaliste, le web offre une plus grande liberté.  
« C’est chouette aussi de pouvoir travailler en ligne. Quand tu écris pour la presse papier tu dois respecter un nombre des signes, et des fois c’est contraignant. Tu ne peux pas tout dire, tu dois vraiment raboter ton article à la fin parce que tu as un maximum de sept mille signes et que tu es à vingt-quatre mille [rires]. Donc tu dois  supprimer à la hache énormément d’informations, et c’est frustrant. Tandis qu’en ligne on n’a pas forcément ces contraintes. On peut faire un article aussi long qu’on veut à partir du moment où ça reste légitime, évidemment. C’est aussi plus facile à partager auprès de ton réseau, c’est plus facile pour l’écriture, c’est plus facile au niveau du multimédia. C’est plus fun ! » Camille raconte aussi qu’en ligne le lectorat s’élargit, et toucher les gens devient plus simple. « Les gens peuvent s’envoyer par mail les liens, ils peuvent partager sur Linkedin, ils peuvent partager via leur réseaux, c’est clairement plus facile de toucher les gens » Et la science intéresse plus qu’on imagine. « Je pense que le public est plus large qu’on ne le pense. On a l’impression que la science n’intéresse que les scientifiques mais ce n’est pas vrai du tout. »

Un exemple belge

Un exemple qui profite de tous ces possibilités est le webzine Daily Science. Ce blog scientifique belge créée en 2014 par Christian du Brulle devient une référence en la matière. Principalement journaliste pour Le Soir pendant plusieurs années, Christian souhaitait changer d’horizons tout en restant dans la presse et en mettant l’accent sur les sciences dans son parcours professionnel. « Je n’avais pas envie de passer d’un grand journal papier à un autre. J’avais envie de devenir indépendant, de ne plus être un salarié de la presse ou dans un média classique, mais d’être entrepreneur quelque part. Je voulais lancer quelque chose de nouveau, qui n’existait pas, comme Daily Science, qui à ma connaissance n’a pas de réel concurrent, car personne ne fait exactement la même chose que nous en Belgique. Les sciences m’intéressant beaucoup, tout s’est mis en place. Pas tout seul ni automatiquement, mais tout était évident. »

En parlant uniquement des sciences, et principalement de la recherche réalisée en Belgique, les sources se multiplient. Mais, évidemment, le journaliste doit toujours être à la chasse de l’information. « Si tu fais un article par mois on ne va pas penser à toi, on le fera si tu es dans un média qui parle régulièrement des sciences.  Moi je me rends compte qu’en quatre ans, de plus en plus les gens me disent: “Ah oui tu es de Daily Science. C’est bien, c’est chouette.” Il y a un espèce de bouche à oreille dans la communauté scientifique qui se fait, les infos arrivent comme ça aussi. Bien sûr ça n’arrive pas tout seul, il faut être dynamique, il faut être actif, il faut être attentif, il faut faire son métier et ça se construit. »   
Les défis du journaliste scientifique sont aussi les défis de n’importe quel journaliste. Son principal enjeu est de savoir transmettre le travail du chercheur de manière claire et intéressante, bien que ça ne soit pas toujours évident. Et même si la science n’intéresse pas la plus grande partie du public, elle nous touche à tous. « On peut imaginer plein des défis mais comme les sciences sont partout et que ça concerne tout le monde, les gens sont évidemment intéressés par ce type d’information. » raconte aussi Christian. Avec persistance et grâce aux bons contacts, une belle carrière dans le journalisme scientifique peut se construire en Belgique où la recherche scientifique trouve aussi ses défis mais essaye d’avancer. Les enjeux existent, comme dans la plupart des métiers, mais les possibilités aussi. Le mot d’ordre sera toujours la « volonté ».

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